I Les événements de la guerre des Malouines
II Les contraintes juridiques et institutionnelles sur la presse britannique en 1982
III Rapports entre autorités et journalistes pendant le conflit des Malouines
IV Le Times : identité et caractère
Les événements du conflit des Malouines sont maintenant relativement anciens ; onze ans se sont écoulés depuis la fin du conflit. Aussi avons-nous souhaité en faire un bref rappel .
Les événements qui ont précédé l'invasion
Depuis de très nombreuses années le problème des îles Malouines avait gâché les relations anglo-argentines. A plusieurs reprises les Argentins avaient projeté de réaliser, voire tenté, des opérations militaires pour occuper les îles. Le général Galtieri, et son collaborateur de la Marine au sein de la Junte argentine qui avait pris le pouvoir le 8 décembre 1981, partageaient le sentiment que cet archipel était un territoire argentin injustement saisi par les Britanniques au XXe siècle. Ils faisaient de la reprise des Malouines une priorité nationale. Sans doute ce coup de force était-il, au moins en partie, motivé par leur besoin de faire diversion aux difficiles réalités d'une politique interne de plus en plus mal acceptées par la population.
On s'accorde généralement à penser que l'Argentine estimait peu probable une réaction efficace de la part du Royaume-Uni. Plusieurs dirigeants argentins l'ont reconnu depuis l'époque des combats. Il est possible que leurs affirmations aient été influencées par les événements qui eurent lieu par la suite, ainsi que par la nécessité de se disculper rétroactivement face à une opinion publique de plus en plus hostile, qui les accusait d'incompétence grave. Une confirmation plus convaincante de ce sentiment provient de l'observation du comportement de la Junte dans les semaines précédant l'invasion, et notamment de l'absence de tout dispositif sérieux pour repousser une contre-attaque britannique . Il semblerait que la Junte argentine ait eu l'impression que le Royaume-Uni souhaitait se débarrasser des îles, mais ne pouvait le faire à cause du Falklands Lobby. Dans cette perspective, l'invasion constituait un acte de bluff mal préparé ("brinkmanship"), un coup de force qui devait régler le différend qui opposait l'Argentine au Royaume-Uni en mettant ce dernier devant un fait accompli. Les militaires de la Junte pensaient que les Britanniques n'y opposeraient que des protestations publiques sans suite.
Quoi qu'il en soit, tous ces plans furent accélérés ou modifiés à la suite d'une crise survenue au sujet de la Géorgie du Sud, archipel qui ne faisait pas partie des Malouines, mais dépendait administrativement du Gouverneur Rex Hunt.
L'incident débuta lorsque, en mars 1982, une équipe de ferrailleurs argentins débarqua en Géorgie du Sud, et refusa de passer par les voies diplomatiques habituelles pour demander l'autorisation de devenir résidents temporaires des dépendances de l'Atlantique. Au lieu de cela, elle hissa le drapeau argentin. Il est difficile d'affirmer que cet incident fut soutenu par la Marine argentine. Certes, la Marine y participa, puisqu'elle achemina les ouvriers à bord de ses navires, mais il n'y avait à cela rien d'anormal, puisqu'elle représentait le seul moyen de transport dans cette partie du monde .
Selon un article de Simon Jenkins, rédacteur en chef du Times jusqu'en 1992 et co-auteur avec Max Hastings de The Battle for the Falklands, il existait depuis le mois de décembre 1981 un plan détaillé de reprise des îles Malouines, connu sous le nom d'opération Azul (et ensuite Rosario), confié par l'amiral Anaya à l'amiral Lombardo. Ce plan prévoyait un grand assaut amphibie contre les Malouines, entre le 15 mai et le mois de juillet 1982, c'est-à-dire au tout début de l'hiver austral, période à laquelle une éventuelle riposte britannique aurait été extrêmement difficile.
Il existait également un autre plan, connu sous le nom d'Alpha, qui prévoyait l'occupation de la Géorgie du Sud, sous couvert du travail des ferrailleurs. L'amiral Lombardo avait demandé à son supérieur, l'amiral Anaya, d'annuler l'opération Alpha, dont il craignait qu'elle ne compromît le succès de l'opération Azul. Il semblerait cependant que l'amiral Anaya n'ait pas voulu interrompre l'opération Alpha, qui, par conséquent, se poursuivit. Le 19 mars 1982, cette opération entra même dans sa phase critique avec le débarquement d'un petit détachement de fusiliers marins pour accompagner les ferrailleurs. Inquiet à la perspective que cette action "secondaire" ne provoque une réaction britannique qui aurait mis en péril le plan "principal", l'état-major donna l'ordre, le 22 mars, d'avancer la mise en oeuvre du plan Azul. Celui-ci débuterait, non pas au 15 mai comme initialement prévu, mais avant la fin du mois de mars.
L'incident de la Géorgie du Sud déclencha une hausse sensible de la tension diplomatique. Le brise-glaces HMS Endurance quitta les îles Malouines en direction de la Géorgie du Sud pour évacuer les "ferrailleurs". Le Foreign Office, toutefois, souhaitait éviter une réaction exagérée, et craignant que l'Argentine ne pût y voir une provocation, il fit faire demi-tour à l'Endurance. C'était trop tard. La Junte, ayant lu des rapports parus dans la presse britannique le 25 mars, croyait qu'un sous-marin nucléaire avait été envoyé vers l'Atlantique Sud. Elle redoutait par conséquent que le projet d'une invasion sans effusion de sang, réalisable tant que les Britanniques ne disposaient que d'un seul navire et d'une quarantaine de Marines, ne devienne tout à fait impossible. Il y avait donc une dernière chance que les Argentins décidèrent de saisir, donnant l'ordre d'invasion le 26 mars 1982.
M. Jenkins indique que ce fut le ministère de la Défense qui fit croire ainsi à l'Argentine qu'un sous-marin était déjà en route vers l'Atlantique Sud. Le ministère en aurait même été très fier. Le Foreign Office ne partageait pas cette satisfaction. Sir Richard Luce relate, dans la série d'émissions de télévision consacrée par Channel 4 à la guerre des Malouines en mars 1992, que son secrétaire fut tellement ébranlé par la nouvelle que cette information (inexacte, de surcroît) allait être publiée dans la presse le lendemain matin, qu'il fut pris d'une nausée violente et dut sortir dans le jardin pour vomir. Cette première tentative de "désinformation" avait précipité la guerre.
Le 2 avril 1982 les forces argentines débarquèrent sur les Falklands. Un détachement de la force d'invasion partit à l'assaut de la résidence du gouverneur, Government House. Un soldat argentin fut tué et deux autres blessés dans un échange de feu nourri et prolongé. Après plusieurs heures de combat, le Gouverneur des Falklands, Rex Hunt, accepta de se rendre, et les Marines furent faits prisonniers.
La nouvelle prit au dépourvu le public britannique, qui ne s'était pas douté que des événements aussi sérieux fussent sur le point de se produire dans l'Atlantique Sud. Le gouvernement ne paraissait guère plus préparé. Dès le départ il y eut une certaine confusion, et, malgré les rumeurs persistantes, un porte-parole du gouvernement annonça au début de la session parlementaire du 2 avril qu'il ne disposait d'aucune information permettant de confirmer l'invasion. Quelques heures plus tard, il dut revenir à la Chambre pour annoncer que sa déclaration précédente avait été, involontairement, inexacte, et que l'invasion avait bien eu lieu.
La chute du gouvernement sembla tout à fait possible. Que le pays ait été ainsi incapable de prévoir et d'empêcher l'invasion de l'un de ses territoires par un pays considéré par beaucoup comme une puissance de deuxième ordre parut profondément troublant. Les critiques visèrent surtout le Foreign Office, auquel il fut reproché d'avoir mal interprété le cours des événements, et tout aussi mal apprécié la gravité de la situation. Certains journaux s'en prirent sévèrement aux responsables des affaires étrangères, affirmant qu'ils avaient cherché à tout prix à faire accepter des solutions de compromis, après avoir tenté depuis des années de se "débarrasser" des îles Malouines. Certains journaux populaires à sensation se réjouirent du désarroi de Lord Carrington et du Foreign Office. Sans doute profitaient-ils de cette occasion pour attaquer l'un des groupes les plus puissamment installés de l' Establishment qui se trouvaient de moins en moins en phase avec le nouveau conservatisme des années Thatcher.
Le Parlement se réunit le lendemain matin en séance extraordinaire. C'était la première fois depuis l'affaire de Suez que le Parlement était ainsi amené à se réunir le samedi matin. Cela rappela désagréablement aux conservateurs les événements néfastes de 1956. Mme Thatcher ouvrit le débat, donnant un compte rendu des faits de la veille, restant sur la défensive. Loin de se terminer, comme on aurait pu s'y attendre, par un réquisitoire vigoureux sur l'incapacité du gouvernement à assurer correctement sa mission, le débat évolua vers une mise en demeure d'évincer les Argentins des îles ou d'en subir les conséquences en cas d'échec. La proposition d'envoyer la flotte valut au gouvernement un soutien inattendu de tous les côtés, même s'il était clair que le gouvernement tomberait s'il ne réussissait pas à régler la crise. L'émotion était à son comble, et les Falklandais devenaient de "chers concitoyens" ("our dear fellow citizens" ; l'expression est d'ailleurs bien plus forte en anglais) . Enoch Powell mit Mme Thatcher au défi de montrer "de quel métal elle était faite", et de prouver qu'elle méritait bien le surnom de "Dame de Fer". Annonçant alors le départ d'une force navale puissante, elle s'employa à démontrer qu'elle pouvait être à la hauteur de sa réputation.
Aux Nations-Unies, les diplomates travaillèrent d'arrache-pied pour faire accepter le point de vue de la Grande-Bretagne. Le résultat de cette pression diplomatique fut le vote, le 3 avril 1982, de la Résolution numéro 502 du Conseil de Sécurité des Nations-Unies, exigeant le retrait des forces militaires et invitant les parties concernées à rechercher une solution négociée. La Grande-Bretagne précisa que la Task Force avait été expédiée pour protéger ses intérêts au cas où l'Argentine n'obéirait pas à cette injonction.
Pendant ce temps le public britannique, ou, tout au moins, son immense majorité, apprenait à situer les îles Malouines sur la carte du monde. On a souvent dit qu'en dehors des philatélistes, peu de gens avait une idée claire de leur situation géographique ou politique. Plusieurs personnes interrogées au moment de l'invasion les localisaient au nord de l'Écosse.
Les États-Unis furent profondément gênés par cette affaire. L'Argentine était un de leurs alliés les plus solides et les plus fidèles dans la lutte contre le communisme en Amérique latine, mais les États-Unis restaient profondément attachés au Royaume-Uni. Il y avait au sein de l'Administration de Ronald Reagan des "pro-américanistes", et notamment Mme Jeane Kirkpatrick, ainsi que des pro-européens comme Caspar Weinberger, le secrétaire de la Défense, et le secrétaire d'État, le général Alexander Haig. Le général Haig fut envoyé pour servir de médiateur entre les deux gouvernements avec l'espoir qu'il les aiderait à trouver un terrain d'entente. Il commença une navette diplomatique entre Buenos Aires et Londres, et de toute évidence fit des efforts considérables pour empêcher un conflit entre ces deux alliés des États-Unis. En tant que médiateur, il souhaitait particulièrement éviter de donner l'impression qu'il inclinait davantage vers l'une ou l'autre des deux parties. L'on décrivit sa position comme étant celle d'un "honest broker". Cette position irritait bon nombre de Britanniques qui estimaient que les États-Unis devaient énoncer clairement leur soutien. Il fallut attendre le 30 avril pour que le Président Reagan acceptât de prendre position et annonçât que son gouvernement soutenait la Grande-Bretagne.
En réalité les États-Unis fournissaient déjà à la Grande-Bretagne une aide matérielle considérable, si bien que certains responsables américains prétendent que, sans cette assistance, les forces armées britanniques n'auraient pu obtenir leur victoire sur les Argentins.
La Grande-Bretagne demanda également l'aide de ses partenaires européens. Ceux-ci annoncèrent rapidement leur soutien et acceptèrent d'imposer les sanctions économiques qu'elle désirait. Un embargo total sur les livraisons d'armes à la Junte fut décrété. Ce n'est que plus tard qu'on apprit qu'une équipe de techniciens français était restée en Argentine et continuait à aider les Argentins à mettre en place leurs missiles Exocet.
Le départ des navires les plus puissants de la Marine Royale le 5 avril 1982 fut l'occasion de manifestations de soutien populaire massives. Pour beaucoup, cette démonstration de la puissance navale britannique rappela d'autres guerres du passé, en particulier la Deuxième Guerre mondiale. De surcroît, ce départ étant généralement considéré comme une manoeuvre d'intimidation qui ramènerait la Junte à la raison sans effusion de sang, l'événement ne provoquait pas autant d'inquiétude que d'autres dans le passé, laissant ainsi libre cours à la liesse populaire.
Tous les Britanniques ne soutenaient pas cependant le départ de la Task Force, mais les voix de la dissension furent noyées sous les flots d'un extraordinaire élan de patriotisme cherchant à rompre avec le sentiment que la Grande-Bretagne ne pouvait plus agir avec sa grandeur d'antan.
Le général Haig dut affronter une intransigeance argentine qui n'avait d'égale que celle de la Grande-Bretagne. Pour les Argentins, il ne faisait aucun doute que les Malouines leur appartenaient ; les Britanniques, quoique parfois confus lorsqu'il fallait manier des concepts quasi oubliés tels que la souveraineté, n'étaient pas moins convaincus que les Malouines étaient un territoire britannique, peuplé par des hommes et des femmes de souche britannique.
La Task Force poursuivit son voyage vers le Sud, s'arrêtant à l'île de l'Ascension, île britannique abritant une base militaire américaine, pour terminer les préparatifs et charger les provisions qu'elle n'avait pas eu le temps de prendre à Portsmouth.
Au fur et à mesure de la progression de la flotte, le climat chaud des tropiques cédait la place aux eaux froides de l'Atlantique Sud. Un détachement de navires reçut l'ordre de faire route à pleine vitesse pour reprendre la Géorgie du Sud. Malgré de graves problèmes au début de l'opération, qui aurait pu tourner au désastre sans une bonne dose de chance et l'adresse des pilotes d'hélicoptère, la Géorgie du Sud fut reprise sans pertes humaines.
Les unités spécialisées furent confrontées à bien des difficultés au cours de leur tentative d'atterrissage sur l'île en mission de reconnaissance avant l'attaque principale. Deux hélicoptères s'étaient écrasés sur un glacier et plusieurs dizaines d'hommes durent ainsi subir des conditions de blizzard exceptionnellement difficiles. Seule la grande maîtrise technique d'un troisième pilote leur épargna une mort presque certaine par hypothermie. Le débarquement qui fit suite à ce malheureux premier atterrissage faillit lui aussi tourner à la catastrophe lorsque deux engins de débarquement furent, à la suite d'ennuis mécaniques, renvoyés au large par des vents violents. Par chance, tous les hommes furent rapidement secourus. A Londres, cependant, aucune information ne filtra sur tous ces incidents. Le Premier ministre se contenta de faire lire par son ministre de la Défense la dépêche envoyée par le responsable militaire de l'opération, selon laquelle l'enseigne blanche flottait à nouveau sur l'île. Elle invita ensuite le public à se réjouir de cette bonne nouvelle.
Pour lui faciliter la compréhension du déroulement de toutes ces opérations, le lecteur trouvera ci-dessous trois cartes montrant respectivement a) l'Atlantique, du Royaume-Uni à l'Antarctique, b) l'Atlantique Sud, et c) l'archipel des îles Malouines.
Cartes
a) L'Océan Atlantique, du Royaume-Uni aux îles Malouines

Source : Carte dessinée d'après The Falklands Campaign: The Lessons. Londres : H.M.S.O., 1982, p. 4
b) L'Atlantique sud

Source : Carte dessinée d'après The Falkland Islands Review. Londres : HMSO, 1983, p. 106
c) Les îles Malouines
Cliquez ici pour voir une carte détaillée des Iles Malouines
Source : Carte établie à partir de The Falklands Campaign: The Lessons. Londres : H.M.S.O., 1982, p. 8
La Grande-Bretagne annonça la mise en place d'une Zone d'Exclusion Militaire, puis quelques jours plus tard d'une Zone d'Exclusion Totale autour de l'archipel. Le but de cette politique était de réaliser un blocus, coupant ainsi la garnison des îles des sources d'approvisionnement sur le continent sud-américain. Entre temps, les négociations n'avaient pu aboutir, et le général Alexander Haig abandonna ses efforts d'obtention d'une solution pacifique. Le Président des États-Unis put alors annoncer son soutien au Royaume-Uni, et, pour reprendre les termes du ministre de l'Intérieur William Whitelaw :
"the action phase of the war commenced."
La piste d'atterrissage de l'aérodrome de Port Stanley fut bombardée par un avion Vulcan qui avait fait le voyage directement depuis l'île de l'Ascension, grâce à une logistique très sophistiquée d'avions permettant le ravitaillement en vol. L'attaque fut poursuivie par des avions à décollage vertical Harrier basés sur les bâtiments de la Task Force. Ces actions furent suivies le lendemain par un bombardement naval de l'aéroport. Des avions argentins Mirage et Canberra attaquèrent des navires britanniques, mais furent repoussés par des Sea Harrier qui abattirent un Mirage et un Canberra.
Selon ses mémoires, l'amiral Woodward avait ordonné ces opérations pour faire croire à un débarquement imminent, obligeant ainsi la flotte argentine à intervenir , et en effet, de nombreux navires argentins se dirigèrent vers la flotte britannique. Le plan argentin initial prévoyait le lancement d'avions armés de missiles air-air Exocet depuis le porte-avions Veinticinco de Mayo, mais le vent n'était pas assez fort pour permettre un décollage dans des conditions acceptables et le projet fut abandonné. Les sous-marins qui se trouvaient au nord des îles Malouines avaient perdu la trace du Veinticinco de Mayo, mais au sud, un autre sous-marin, le Conqueror, poursuivait depuis quelque temps un autre groupe de navires argentins. Après avoir reçu l'autorisation de Londres, le sous-marin lança des torpilles contre un croiseur, le General Belgrano, qui naviguait au sud de la Zone d'Exclusion. Le croiseur, anciennement l'USS Phenix, un des rescapés de l'attaque de Pearl Harbor, coula. Plus de 300 marins argentins furent tués. Cette action devait être la seule confrontation exclusivement navale de la campagne, puisqu'à partir de ce moment-là la Marine argentine se retira et se cantonna dans ses ports ou à proximité de la côte argentine.
Le plan de paix péruvien, qui semblait en train de progresser, fut finalement rejeté par la Junte, vraisemblablement en majeure partie à cause de cette action. Ce refus soulagea certains hommes politiques britanniques du parti conservateur, qui craignaient que les conditions du plan de paix, qu'ils auraient été obligés de signer sous la pression américaine, n'eussent été considérées comme inacceptables par l'opinion publique britannique et surtout par l'aile droite de leur propre parti. Certains critiques devaient par la suite accuser le gouvernement d'avoir agi délibérément, torpillant le General Belgrano pour mettre fin à des négociations qui risquaient fort d'aboutir.
Deux jours plus tard, deux avions argentins Super Étendard lancèrent une attaque avec des missiles Exocet qui endommagèrent sérieusement le HMS Sheffield, tuant une vingtaine de marins britanniques.
Bien que tout espoir d'une solution diplomatique n'eût pas été totalement abandonné, le nouveau secrétaire général des Nations-Unies, Señor Perez de Cuellar, ayant repris le travail à la suite de l'échec de l'initiative du Président Belaunde du Pérou, l'option militaire adopta un nouveau rythme à partir de ce moment. Lord William Whitelaw relate dans ses mémoires qu'à partir du moment où le plan de paix péruvien avait été rejeté par l'Argentine, une issue militaire devenait inévitable . Les bombardements aériens et navals continuèrent, et des unités spécialisées devinrent de plus en plus actives, surtout à Pebble Island, où, dans la nuit du 14 au 15 mai, un groupe de commandos détruisit des installations militaires de surveillance radar ainsi que plusieurs avions argentins sur une des pistes d'atterrissage de l'île.
Le 21 mai, la Task Force débarqua environ 5000 hommes ainsi que leur matériel et approvisionnement à Port San Carlos, et une tête de pont fut établie. Il n'y eut que très peu de résistance de la part de l'armée argentine sur les îles. Cependant, l'armée de l'air argentine arriva rapidement pour bombarder les navires qui se trouvaient dans San Carlos Water, le bras de mer qui donnait accès à la tête de pont, et plusieurs bâtiments furent atteints par des bombes. Pendant ce temps, la Marine continua à transférer ses équipements. Les pertes auraient pu être beaucoup plus importantes si toutes les bombes argentines avaient explosé normalement. En effet les pilotes argentins devaient voler à très faible altitude pour tenter d'éviter les missiles lancés contre eux, depuis des unités à terre et depuis les navires eux-mêmes. En raison des problèmes techniques que cela entraînait, le système de déclenchement des bombes ne fonctionna pas toujours.
Londres exerça une pression politique soutenue pour que les troupes qui venaient de débarquer prennent l'initiative et avancent depuis la tête de pont, car la Marine continuait à subir de lourdes pertes alors que l'armée de terre restait immobile, prenant le temps de consolider ses positions et de s'assurer du soutien logistique dont elle avait besoin avant d'entamer sa marche vers l'est. Le Commandant des forces terrestres reçut l'ordre de prendre Goose Green, village pourvu d'un port et d'un terrain d'aviation, situé au sud de Port San Carlos sur l'isthme qui relie les deux territoires qui composent l'île de East Falkland. Le commandant britannique ne voyait pas l'utilité d'une telle action dans la perspective de l'avancée vers Port Stanley, mais Londres réitéra son ordre .
La bataille fut rude. Les troupes argentines étaient beaucoup plus nombreuses que le 2ème bataillon de parachutistes, alors que la stratégie militaire classique exige que les attaquants soient trois fois plus nombreux que les défenseurs . Malgré tout, le 2ème Parachutiste remporta la victoire, prenant plus de 900 prisonniers. Au cours de l'action le commandant du bataillon, le colonel Herbert ("H") Jones, trouva la mort, avec quinze de ses compagnons d'armes.
Le fait que les troupes britanniques aient ainsi pu vaincre une force militaire numériquement supérieure, de surcroît dans des positions de défense bien préparées, dut avoir un effet désastreux sur le moral des soldats argentins stationnés ailleurs sur les îles.
Les unités britanniques poursuivirent l'avancée vers Stanley. En mer, un navire porte-conteneur, l'Atlantic Conveyor, qui avait été spécialement transformé pour pouvoir embarquer des hélicoptères et des avions à décollage vertical Harrier, fut coulé par deux missiles Exocet. Les Argentins croyaient avoir atteint l'un des porte-avions britanniques, l'Hermes ou l'Invincible, permettant ainsi de célébrer la fête nationale argentine, le 25 mai. Ce fut tout de même un revers sévère puisque le navire portait des équipements essentiels, en particulier des hélicoptères lourds et du matériel destiné à créer une piste d'atterrissage à proximité de la tête de pont. Le manque d'hélicoptères qui résulta de cette action obligea les troupes à continuer l'avancée à pied, traversant des terrains particulièrement pénibles, portant du matériel très lourd (parfois environ 40, voire 50 kilogrammes par homme). L'avancée principale se fit le long des hauteurs d'une crête qui traverse l'île de East Falkland d'ouest en est jusqu'aux abords de Port Stanley, environ 80 kilomètres à l'est de Port San Carlos.
Parallèlement à cette progression sur les montagnes au nord, un détachement du 2ème bataillon des parachutistes, toujours à Goose Green, placé sous les ordres du général Wilson, effectua une avancée rapide sur la côte sud pour prendre des positions qui n'étaient défendues par aucune garnison argentine. Cette avancée éclair créa d'importants problèmes logistiques qui devaient être résolus pour acheminer des renforts pour venir en aide à ce petit groupe d'hommes intrépides. On tenta d'envoyer à pied des soldats de la 5ème Brigade des Welsh Guards, et des Scots Guards qui venaient de débarquer du Canberra à San Carlos. Trop chargés, ils durent faire demi-tour.
Il fut donc décidé d'acheminer ces soldats par mer pour les débarquer au port de Fitzroy, situé au sud-ouest de Port Stanley. Cependant, à la suite d'une série de difficultés et d'erreurs d'appréciation, les opérations de débarquement prirent beaucoup plus de temps que prévu, et les deux bâtiments de la flotte auxiliaire, le Sir Galahad et le Sir Tristram, étaient encore à l'ancre au large de Fitzroy avec un bataillon de Welsh Guards à bord lorsque cinq avions argentins arrivèrent pour les attaquer, ayant été prévenus par les troupes argentines qui les avaient repérés. Les défenses anti-aériennes à terre n'avait pas encore été établies. Les navires furent atteints par plusieurs bombes. Dans les explosions et les incendies qui suivirent, plus de 50 soldats et marins trouvèrent la mort et il y eut de nombreux blessés.
Au nord, sur les crêtes, les troupes poursuivaient leur avancée de montagne en montagne, rencontrant parfois une opposition déterminée de la part des soldats argentins. Parmi eux il y avait des conscrits qui n'avaient pas l'habitude du combat, mais également des soldats professionnels bien équipés et bien entraînés.
Ces derniers développements n'eurent pas sur le public britannique l'impact que l'on aurait pu prévoir, et cela principalement pour trois raisons. Il y eut d'abord de sérieuses difficultés pratiques dans l'acheminement des dépêches en provenance de la zone de guerre. De plus, un embargo fut imposé sur l'information à la fin de l'offensive pour donner à Mme Thatcher l'occasion d'annoncer la nouvelle devant le Parlement. Par ailleurs le public avait l'impression-apparemment injustifiée-que la victoire était désormais acquise, et même très proche. Enfin les forces armées israéliennes venaient de commencer leur offensive contre le Sud-Liban, remplaçant ainsi les Malouines comme sujet principal à la une des journaux. Deux autres événements firent l'objet d'un grand intérêt dans le Times, la visite du pape Jean-Paul II en Grande-Bretagne, du 28 mai au 2 juin, et, le 8 juin, la visite officielle du président Reagan, qui prononça une allocution devant le Parlement britannique.
Lorsque les troupes atteignirent les collines qui donnaient sur Port Stanley, le Commandant argentin accepta l'invitation du commandement britannique d'entamer des négociations en vue d'un cessez-le-feu. Le 14 juin, il se rendit avec environ 10 000 hommes.
Rétrospectivement, la victoire apparaît facile et rapide. Pourtant, au moment des faits, le général de brigade Jeremy Moore fut si peu sûr de la victoire qu'il interdit aux photographes de presse d'entrer dans la salle de négociations et de prendre des clichés de la signature de l'acte de reddition. Il craignait que l''amour propre du général Menendez ne soit blessé par la perspective des photographies et qu'il ne refuse de signer. Les artilleurs britanniques étaient à court de munitions. Interrogé par la BBC quelques jours après ces événements, le général Moore reprit à ce sujet les paroles de Lord Wellington au lendemain de la bataille de Waterloo : "It was a damned close-run thing". A vrai dire il ne devait guère entretenir de doutes sur l''inéluctabilité à terme de la victoire, et précisa que lorsqu'il avait parlé de "close-run thing" il pensait surtout aux problèmes logistiques de la bataille ce jour-là, et non pas à la guerre elle-même. La rapidité de l'effondrement argentin n''en fut pas moins étonnante. Voici comment Max Hastings, le premier journaliste à rentrer à Port Stanley, décrit la surprise des troupes britanniques :
"As the men of the land force tramped the last few miles towards Port Stanley, most British soldiers were still stunned by the suddenness of their victory. Countless thousands of enemy troops remained around Port Stanley who had scarcely fired a shot. The victors gazed in astonishment at the huge stockpiles of weapons, ammunition and equipment that the Argentinians could have used against them. When the first British officers drove up the windswept road to Stanley airfield and beheld regiment upon regiment of infantry, Exocets on trailers, radar-controlled anti-aircraft weapons, missiles, artillery, shells, they could scarcely credit the conduct of Menendez. ÔWe thought that at least he would make us push him out of Stanley, then surrender when he had lost the capital', said one "»
A la fin des combats, 255 Britanniques (soldats, marins, aviateurs et civils) et environ 750 Argentins avaient été tués. Au début, la Junte refusa aux navires britanniques la permission de rapatrier les prisonniers argentins, et l'on put craindre des difficultés considérables, voire de nouvelles morts, cette fois-ci en raison du froid de l'hiver austral. La Junte argentine refusa également de mettre officiellement fin aux hostilités. La plupart des prisonniers furent néanmoins rapatriés quelques jours après la reddition. Pour dissuader l'Argentine de lancer de nouvelles attaques depuis le continent, et en attendant une déclaration formelle de cessation des hostilités, les britanniques détinrent encore quelque temps 600 prisonniers, surtout des officiers. Le 17 juin 1982, le général Galtieri donna sa démission. Il fut remplacé par le général Bignione. Quelques mois plus tard un civil, Raul Alfonsin, fut élu Président de la République argentine.
En Grande-Bretagne, on parla beaucoup d'un changement de mentalité chez les Britanniques, phénomène qu'on ne tarda pas à appeler le "Falklands factor". Hommes politiques et dirigeants militaires exprimèrent leur soulagement ; les pertes avaient été bien plus légères qu'ils ne l'avaient craint. Une cérémonie à la mémoire des victimes fut tenue à l'Abbaye de Westminster le 26 juillet 1982, et une "Victory Parade" eut lieu à Londres le 12 octobre 1982.
Le gouvernement conservateur de Margaret Thatcher sortit de la guerre avec une cote de popularité plus forte que jamais. Moins d'un an plus tard Mme Thatcher provoqua des élections législatives qui permirent au parti de renforcer sa majorité parlementaire. Beaucoup ont affirmé que ce redressement spectaculaire de la popularité de Mme Thatcher et du parti conservateur était directement liée à la victoire dans l'Atlantique Sud. Certes, Mme Thatcher sut en tirer tous les bénéfices, comme par exemple lorsqu'elle rendit visite à l'archipel en janvier 1983, et il ne peut guère y avoir de doute sur le fait que cette victoire et le "Falklands factor" contribua largement à cette remontée dans l'estime du public. Cependant, on peut légitimement suggérer que les conservateurs sous Mme Thatcher avaient de toutes les façons atteint leur nadir en 1982 , et avaient déjà entamé leur rétablissement lorsque la crise des Malouines éclata et bouleversa la scène politique.
Il est également important de rappeler que si l'on considère souvent l'élection de 1983 comme un raz-de-marée en faveur des conservateurs, en réalité ils n'obtinrent que 44% des suffrages exprimés (contre 44,9% en 1979), le reste allant pratiquement exclusivement au parti travailliste (environ 28%) et à l'alliance libéraux/SDP (environ 26%). Il est par conséquent légitime de faire remarquer que plus de la moitié des suffrages exprimés l'étaient contre les conservateurs. Le système électoral britannique de la majorité simple est tel que ces résultats se traduisirent par une majorité massive pour le parti conservateur à la Chambre des communes, où il occupa 397 sièges sur 650. Les travaillistes en obtinrent 209, l'alliance seulement 23. En outre, ce furent surtout les dissensions au sein de l'opposition qui valurent aux conservateurs une telle victoire. Le succès des conservateurs fut en quelque sorte moins frappant que l'échec des travaillistes, qui perdirent les élections à la suite des luttes intestines qui les secouaient depuis leur perte du pouvoir en 1979 et qui avaient provoqué en 1981 une véritable scission avec la formation du parti social-démocrate (SDP). Il est donc bien difficile dans ce contexte d'évaluer l'influence de ce "Falklands Factor", même s'il semble clair qu'il a joué un rôle non négligeable.
(the remaining chapters will be added shortly)
Dernière mise à jour 29 janvier 1998