La guerre des Malouines et le Times ; un objet d'étude exceptionnel
Aventure néo-coloniale aberrante, anachronisme insensé, lutte courageuse pour la paix et l'ordre international, combat glorieux pour la liberté, moment de grandeur, opérette à la Gilbert et Sullivan-Les avis divergent singulièrement sur le sens véritable de la guerre des Malouines (2 avril-15 juin 1982). Ce fut en tout cas un moment exceptionnel, voire unique, dans l'histoire de la Grande-Bretagne.
Par certains côtés, cette guerre appartient davantage au XIXe siècle qu'au XXe, et plus d'un a vu dans cette aventure un dernier relent du néo-colonialisme des dernières années du règne de Victoria. L'envoi de la Task Force pour récupérer un territoire lointain et quasi oublié rappela la politique de la diplomatie de la canonnière qu'affectionnait Lord Palmerston. On alla même jusqu'à faire des comparaisons avec des différends obscurs et sans doute peu glorieux du XIXe siècle, comme celui qui opposa la Grande-Bretagne et la Grèce concernant un citoyen britannique au nom peu vraisemblable-du moins pour un citoyen britannique--de Don Pacifico, ou encore au XVIIIe la querelle connue sous le nom tout aussi surprenant de « Guerre de l'oreille de Jenkins » . Beaucoup y voyaient une comédie dans la plus pure tradition britannique-en quelque sorte une reprise des Pirates of Penzance. D'autres craignaient que le conflit ne se rapprochât davantage du Götterdammerung .
Ce fut une guerre tellement anachronique aux yeux de ses critiques qu'on a même suggéré que le titre du deuxième épisode de la Guerre des étoiles convenait particulièrement bien à ce sursaut inattendu du vieux lion britannique : L'Empire contre-attaque.
Pourtant la crise permit à certains déçus du monde moderne, las de la complexité de ses problèmes sociologiques et géopolitiques, d'entrevoir dans cet engagement, qu'ils qualifiaient de clair et de moral, l'occasion pour la Grande-Bretagne de laver l'affront qu'elle avait subi en 1956, lors du fiasco de Suez. Les eaux froides et limpides de l'Atlantique Sud promettaient de revivifier un pays qui n'avait pas réussi à se relever après sa défaite diplomatique humiliante dans les eaux troubles du Canal. Ils voyaient venu le temps d'un retour à des valeurs séculaires qui n'avaient su résister au vent du changement, des déceptions et des illusions perdues du XXe siècle. Un vocabulaire désuet, qui avait été balayé par le mouvement de libération des mÏurs des années 60 et 70, renaquit. On brandit des mots tels que patriotisme, principes et devoir. On parla de résolution, de fermeté et de courage, et même d'unité nationale, comme si le déclin des années 1970 avait été oublié dans l'élan d'émotion provoqué par la prise de ces îles. Pourtant il s'agit d'un archipel qui ne revêtait alors qu'une faible importance pour les Britanniques. Le Président des États-Unis, Ronald Reagan, les qualifia de « ice cold bunch of rock », et ne comprit visiblement pas que deux pays évolués pussent envisager de faire la guerre pour des territoires aussi peu attrayants. A moins qu'il n'y eût du pétrole, pensa-t-on, peut-être par méfiance à l'égard des véritables mobiles de la géopolitique moderne, ou bien dans une dernière tentative pour trouver à ce conflit d'un autre temps une origine plus vraisemblable que l'outrage au droit, à l'honneur et à la fierté nationale.
La vague de patriotisme qui prit d'assaut la Chambre des communes et exalta une bonne partie de la presse populaire, à défaut d'animer le peuple lui-même, n'alla pas sans provoquer une contre-offensive de la gauche anti-colonialiste ainsi que des libéraux , qui se trouvèrent quelque peu marginalisés par l'ampleur étonnante de ce ton guerrier émanant de Fleet Street et du Parlement. L'appel au patriotisme, pensaient-ils, dissimulait mal un « jingoisme » néo-colonial. Après tout, dirent-ils, citant Samuel Johnson, le patriotisme n'était-il pas le dernier refuge du gredin ? Tony Benn, l'un des chefs de file de l'aile gauche du parti travailliste, n'hésita pas à qualifier l'envoi de la flotte d'« entreprise irréfléchie » . Il supplia le gouvernement de rappeler la flotte avant qu'il ne fût trop tard. Chaque jour que la flotte passait en mer, selon lui, rapprochait la flotte des îles, mais éloignait l'espoir de paix.
Ce fut un conflit exceptionnellement bien délimité du point de vue géographique. Ni l'un ni l'autre des belligérants ne chercha à l'étendre au-delà du théâtre de guerre, hormis quelques conservateurs particulièrement belliqueux qui demandèrent que les bases aériennes argentines sur le continent fussent bombardées, et le directeur de la Falkland Islands Office à Londres qui prôna l'utilisation de la force, y compris le cas échéant une bombe nucléaire, pour ramener l'ennemi à la raison . On rapporte aussi que certains militants espagnols essayèrent de soutenir leurs frères latins de l'hémisphère sud en attaquant Gibraltar. Mais il ne s'agit là que d'incidents ponctuels négligeables. Par ailleurs, l'absence quasi totale de civils dans la zone de guerre constitua encore une particularité : seule une bataille comme celle de 1942 au cours de laquelle s'affrontèrent Rommel et Montgomery dans le désert nord-africain a pu toucher aussi peu la population civile.
Conflit ultra-moderne par certains côtés, étonnamment dépassé par d'autres, ce fut la première véritable guerre de l'âge des missiles, et cependant, paradoxe parmi tant d'autres, beaucoup de ses aspects rappelaient la Deuxième Guerre Mondiale, voire la Première. Il s'agissait d'une guerre à la fois d'Exocets et de baïonnettes.
L'opinion publique soutint massivement (mais non pas unanimement) le gouvernement. Dans les sondages, la grande majorité se dit satisfaite de la conduite du gouvernement tout au long du conflit. La cote de popularité du Premier ministre connut une remontée fulgurante, pour atteindre des pourcentages record, alors que quelques mois avant le conflit, Mme Thatcher avait eu le triste privilège d'inaugurer un autre record, celui de la cote de popularité la plus basse de tous les premiers ministres depuis Neville Chamberlain. Mais ce fut un soutien sans enthousiasme particulier, plus proche de la résignation et d'un sentiment de solidarité nationale derrière les troupes parties se battre, que d'un élan d'allégresse belliqueuse.
Ce fut aussi un conflit extrêmement isolé. Naturellement, cet isolement géographique conditionna fortement la couverture de la guerre par les médias. Le théâtre des opérations était totalement surveillé par les militaires argentins ou britanniques. Il était absolument impossible pour un journaliste, aussi téméraire fût-il, d'échapper à ce contrôle. La commission d'enquête royale qui se pencha sur la question du secret militaire et de la censure, peu après la guerre des Malouines, estima peu probable qu'un tel concours de circonstances se reproduise . Le gouvernement britannique bénéficia en effet de conditions qui lui permirent une maîtrise sans précédent de l'information, maîtrise enviée par les dirigeants israéliens qui acceptaient mal l'image désastreuse donnée par la presse internationale de l'opération « Paix en Galilée », qui avait débuté peu avant la fin de la guerre des Malouines. Les images, surtout, ne filtrèrent que très lentement. Les films pris par les équipes de télévision parvinrent en Grande-Bretagne avec environ deux semaines de retard, et ils furent alors tout à fait en décalage par rapport aux événements, si bien qu'aucun film montrant des actions militaires à terre ne fut diffusé sur les écrans de télévision britannique avant la cessation des hostilités, le 14 juin 1982. Certains films mirent plus de temps à arriver devant le téléspectateur que la célèbre dépêche du correspondant de guerre du Times racontant la charge de la Brigade Légère n'en mit pour parvenir à Londres depuis la Crimée, en 1854.
De nombreuses critiques furent adressées au gouvernement qui, dit-on, perdait la guerre de la propagande. Il semble que ces critiques aient été entendues, puisque l'état-major envoya une dépêche demandant à tous les responsables de faire en sorte que des images de la guerre parviennent rapidement à Londres. Toutefois, aucune solution technique ne put être trouvée pour permettre la transmission rapide par satellite des images de télévision. Certains considérèrent que le gouvernement y faisait obstacle, refusant de prendre les mesures nécessaires pour mettre en Ïuvre une telle technique, par crainte que les images de guerre ne portent atteinte au moral des Britanniques et au soutien que ceux-ci accordaient à l'action militaire, à l'instar de ce qu'ils pensaient s'être produit lors de la guerre du Viêt-nam. Interrogé sur cette question par la Commission de Défense de la Chambre des communes, le ministère de la Défense répondit en soulignant les formidables difficultés techniques d'une telle entreprise, et rappela qu'il avait eu d'autres préoccupations plus urgentes. Les journalistes qui étaient partis avec la flotte s'en prirent eux aussi aux autorités, et notamment aux accompagnateurs que le ministère de la Défense avait désignés pour les surveiller, les accusant d'incompétence ou leur reprochant d'avoir cherché à pratiquer une censure qui allait au-delà des exigences purement militaires. On alla même jusqu'à accuser le gouvernement d'avoir, à l'occasion, pratiqué une désinformation délibérée. Ces plaintes furent telles qu'avant même la fin des combats, le gouvernement ordonna une enquête. Le rapport que remit la commission parlementaire qui en fut chargée constitue une source extrêmement précieuse d'informations sur les rapports entre le gouvernement et les médias pendant le conflit .
Par ailleurs, certains journaux et émissions de télévision furent pris à partie, parfois de manière violente, par ceux qui estimaient qu'ils n'avaient pas été suffisamment énergiques et efficaces dans leur soutien à l'action militaire britannique. Le souci d'objectivité ou d'impartialité de la BBC fut notamment la cible de l'aile droite du parti conservateur, qui demanda qu'on rappelât aux dirigeants de la chaîne la signification du premier « B » du sigle de la Broadcasting Corporation.
Le choix du sujet : Times et la guerre des Malouines
Que reste-t-il à dire sur cette situation extraordinaire ? Les rapports entre le gouvernement, les autorités militaires, et les médias ont déjà fait l'objet de commentaires nombreux. Un grand nombre d'articles et de livres ont été consacrés totalement ou en partie à ce sujet.
Ce furent surtout les organes les plus outranciers de la presse populaire, comme le Sun, qui volèrent la vedette à la présentation souvent plus sobre des autres journaux. Les excès virulents d'un nationalisme déchaîné eurent, il est vrai, de quoi choquer. Le titre le plus tristement célèbre du conflit, le Gotcha! avec lequel le Sun accueillit la nouvelle du torpillage du navire argentin le General Belgrano, devint le symbole de ce journalisme va-t-en-guerre. Cette presse ne put tolérer que l'on ne partageât pas son ardeur belliqueuse et n'hésita pas à qualifier de « traîtres » ceux qui doutaient du bien-fondé de l'opération militaire de reconquête.
Ce sont les débordements de cette presse-là qui marquèrent le plus l'opinion française. Voici ce que le Nouvel Observateur en dit à l'époque :
« Les Falklands tiennent la une de tous les journaux depuis plus d'un mois. Dans la presse populaire, dont les tirages sont phénoménaux, les titres rivalisent dans le ton patriotard et revanchard style guerre de 1914-1918 . »
ou encore, quelques semaines plus tard :
« [ ...] les Britanniques sont convaincus qu'ils se battent, à bon droit, contre une agression fasciste et pour la démocratie. Je ne parle pas de la presse populaire et du Sun, 'le journal qui défend nos gars' et qui appelle à bouffer de l'Argie tous les jours ...»
On parla beaucoup moins de la presse dite « de qualité », si ce n'est pour saluer la sobriété avec laquelle elle présenta les événements. Il y eut cependant quelques exceptions, concernant notamment le Times. Certes, le ton du vénérable ancêtre ne ressembla en rien à celui du Sun, mais quelques voix critiques rappelèrent que ces deux journaux, par ailleurs si différents, appartenaient depuis peu au même homme, le redoutable Rupert Murdoch.
À l'étranger d'autres journalistes s'étonnèrent de la vigueur avec laquelle le Times accueillit la nouvelle de l'agression argentine. On peut à ce sujet citer Le Monde qui, cherchant à décrire l'humeur de la presse britannique au lendemain de l'invasion, écrivit :
« Le sensationnalisme, depuis une semaine, a largement débordé la presse dont il est la spécialité pour envahir des journaux plutôt connus pour leur sérieux guindé . »
Le quotidien français cita le Times, et notamment l'éditorial « We are all Falklanders Now » du 5 avril, que la journaliste Claire Tréan qualifia de « belliqueux ».
Curieusement, assez peu d'études majeures ont été consacrées à l'étude du comportement des quotidiens de qualité . Beaucoup d'ouvrages y ont fait allusion, mais ce sont surtout les débordements extraordinaires de la plupart des journaux populaires qui ont retenu l'attention, ainsi que la question plus générale des rapports entre gouvernement et médias.
Le Times était à l'époque sans conteste le quotidien anglais le plus prestigieux, et, de tous les journaux britanniques de qualité, le mieux connu à l'étranger. Il remplissait presque seul le rôle de « journal of record » et s'en enorgueillissait. C'était encore en 1982 un journal d'une qualité indéniable, tant par ses articles d'information que par ses rubriques d'opinion. Il est donc d'autant plus frappant qu'on ait pu dire qu'il avait perdu son « sérieux guindé » à l'occasion de ce conflit, ou qu'il avait adopté un ton belliqueux.
Les buts de cette étude
Par son ambition de constituer un journal de référence, par l'importance qu'il donne à l'expression des opinions, et par le statut assez particulier de journal de qualité qu'il partageait avec son homologue du dimanche le Sunday Times, dans un groupe de presse plutôt dominé par une presse plus populaire, le Times constitue un objet d'analyse infiniment plus riche que les journaux populaires, malgré l'intérêt superficiellement séduisant de l'étude des prises de position nationalistes outrées de la plupart de ces derniers.
Le véritable sujet de cette étude est le discours d'une guerre, la guerre des Malouines, tel qu'il apparaît dans un journal, le Times. Il s'agit d'étudier la façon dont la guerre a été rapportée, représentée, et commentée, d'observer la façon dont l'histoire immédiate a été mise en page et même mise en scène, par un journal qui jouit d'une solide réputation de sérieux, tant pour l'exactitude de ses reportages que pour la qualité de ses analyses.
Le rôle principal du journal est de proposer au lecteur un compte rendu organisé de l'actualité. Mais l'actualité n'existe pas à l'état brut ; elle est créée par les médias. C'est, justement, leur rôle de médiation. Cette création de l'actualité, ou, en d'autres termes, cette transformation des faits bruts d'abord en événements et ensuite en actualité, ne peut s'opérer sans l'intervention d'une certaine subjectivité, ne serait-ce que dans le choix que l'équipe rédactionnelle doit faire tous les jours des informations qu'elle considère newsworthy, c'est-à-dire suffisamment importantes ou intéressantes pour justifier leur inclusion dans le journal. Un des objectifs prioritaires de cette étude sera d'analyser la façon dont cette inévitable subjectivité se traduit dans les choix, le ton, la présentation, le contenu et l'argumentation du journal.
L'actualité, par définition, change sans cesse. La presse, écrite et audio-visuelle, tente de dégager une signification aussi cohérente que possible de l'ensemble de faits et gestes qui agitent le monde, et de nous proposer quotidiennement et presque imperceptiblement une vision construite du réel, puisque le journal joue un rôle pédagogique, même lorsqu'il cherche à distraire. Il est par conséquent bon de pouvoir porter, de temps à autre, un regard plus posé sur ces textes et ces images éphémères, pour les soumettre à une étude dé-taillée.
Nous avons donc cherché à situer le Times, d'une part par rapport aux autres journaux, et, d'autre part, par rapport aux faits, en tenant compte des conditions particulières de collecte et de transmission de l'information. Il ne s'agit pas en premier lieu d'analyser la façon dont la presse et les médias semblent avoir été manipulés par le gouvernement et les autorités militaires, mais il est clair qu'il faudra aborder cette question pour comprendre le comportement du Times et apprécier les éventuels décalages entre les faits eux-mêmes et la façon dont le journal en rendit compte. Toutefois, cette étude n'a pas l'ambition ni le désir d'être une histoire de la guerre des Malouines, même si nous en rappelons les événements principaux.
L'examen de la lecture des événements proposée par le Times permet de mieux comprendre le contexte social et politique d'un épisode particulièrement mouvementé et significatif dans l'histoire de la Grande-Bretagne, et, au-delà, de mieux cerner la vie politique britannique sur une échelle plus générale. La guerre des Malouines remonte maintenant à plus de onze ans. Pourtant elle fait encore l'objet de nombreux débats, publications, émissions de télévision et films cinématographiques. Il est maintenant possible de considérer les événements, et la façon dont ils étaient transmis au public, avec un certain recul, et, de surcroît, de les étudier à la lumière d'événements plus récents comme la Guerre du Golfe de 1991.